Bangui: scènes de Western au PK12 de la capitale


L’histoire est racontée par un témoin de l’aventure qui a failli tourner au drame

 

Ces jours-ci, j’étais à Bangui pour des réunions. Jeudi 3 octobre matin, nous nous mettons en route pour Bozoum à l’Ouest de la Centrafrique. Nous arrivons au lieu, dit PK 12, la porte d’entrée et de sortie de la capitale Bangui. Les rebelles Seleka stoppent le véhicule et nous demandent l’ordre de mission. Je ne suis pas d’accord, mais je m’exécute. Ils le signent et cachètent. Pendant ce temps, ils veulent fouiller notre voiture. Je dis à l’élément qu’il n’est pas autorisé à le faire, mais la gendarmerie oui. Ces derniers sont de l’autre côté de la rue. Si la gendarmerie veut fouiller, il n’y a pas de soucis. Mais les rebelles, je ne leur donne pas l’autorisation de le faire. Après avoir terminé les formalités, nous allons partir et voilà qu’arrive un rebelle sans trait distinctif, qui insiste pour la fouille. Je refuse et nous nous en allons. Après moins de 500 mètres, ils me font signe de m’arrêter, et dans le miroir, je vois une moto, sur laquelle il y a une rebelle débout, avec une mitrailleuse. Je m’arrête. Il arrive et il pointe l’arme sur mon visage, en me disant de retourner à la barrière. Comme il y a beaucoup de gens, je lui dis de me laisser le temps. Il recule et commence à tirer sur les pneus. Ensuite, il tire en l’air, et s’attend à ce que je fasse marche arrière. Je descends du véhicule, et je vois que deux pneus sont crevés. J’essaie de le calmer et lui faire comprendre que je ne peux pas bouger la voiture. En attendant, passe une moto qui amène une femme qui a été blessée par une balle perdue.

 


© Bêafrika Sango
L’artillerie lourde dans les rues de Bangui

Grâce à Dieu, pendant cette discussion, passe une patrouille mixte de la police centrafricaine et congolaise. Je les arrête, et je leur dis d’intervenir, car il y a un fou armé qui a tiré et continue à menacer. Ils descendent, et commencent à calmer le type, et aussi les gens qui s’étaient rassemblés nombreux. Nous changeons les pneus, puis nous revenons à la barrière, et nous commençons à faire un PV à la gendarmerie. Au cours de ces minutes, nous avons appelé à droite et à gauche, et peu de temps après arrive le directeur général de la gendarmerie, un colonel envoyé par le ministre de l’Intérieur. Ils arrêtent l’élément qui a tiré sur nous (son nom est Ngougai Alban), et nous allons faire notre déposition dans un autre poste de la gendarmerie.

Après tous ces péripéties, le chef des rebelles insiste néanmoins pour effectuer une fouille de la voiture … Le commandant des gendarmes, a bout (depuis 6 mois qu’ils sont humiliés par ces rebelles) accepte finalement: il me demande qu’est qu’il y a sur la voiture, je lui dis qu’il y a 4 pots de peinture et nos affaires. Alors le commandant des gendarmes se tourne vers le rebelle, et (sans toucher quoi que ce soit dans la voiture) dit: «la fouille est faite …» Nous allons acheter deux pneus et réparer les jantes, et vers 11h nous sommes prêts à partir.

Scènes d’un film policier
Le ministre de l’Elevage qui a pu se libérer et arrivé sur les lieux insiste pour nous accompagner jusqu’à la barrière du PK 12. Il nous rejoint et nous partons. Mais en cours de route une voiture sans plaque d’immatriculation, une Land Cruiser fermée verte, avec les vitres fumés, se met entre notre voiture et celle du ministre. Je la dépasse après un peu de temps, et le ministre s’arrête et me pose des questions sur cette voiture, qui nous dépasse à ce moment. Nous repartons, mais peu de temps après deux autres voitures (une avec des rebelles à l’intérieur) nous dépassent. Le ministre s’arrête et nous faisons un demi-tour. Nous craignons que ces rebelles veuillent se venger, ou prendre un d’entre nous comme un otage pour libérer leur élément en état d’arrestation. Et c’est tout à fait normal qu’ils soient en colère, parce que pour cette bande, la barrière du PK 12 est une grosse affaire, un gros business, et nous sommes un danger.

Scènes de l’intrigue internationale
Jeudi après-midi et vendredi, nous essayons en quelque sorte de sortir de la ville. Mais il faut une escorte, et il est difficile de l’organiser. Il y aurait un avion des Nations Unies, mais on n’en parle pas jusqu’à mardi, peut-être, et n’atterrira pas à Bozoum… On pourrait aller par un autre chemin, mais c’est très long, et il n’est pas sûr … Nous nous résignons à attendre.

Scènes de Spy Story
Le samedi matin, il pleut … depuis 4h. Après la prière et la messe, je dis à mes compagnons de voyage que nous pourrions profiter du mauvais temps pour essayer de passer. Tous sont d’accord. Je passe chercher Joseph (notre chauffeur) et sa femme et nous prenons la route. Je me mets derrière, avec des lunettes noires et un pull sur moi. Nous arrivons au PK 12. Joseph descend pour faire signer l’ordre de mission (et il doit payer illégalement -1000 f CFA). Ensuite, ils veulent fouiller la voiture, et Joseph, malgré la pluie, s’exécute. Mais pendant qu’il commence, un gendarme dit au rebelle qu’il n’est pas autorisé à fouiller, le ministre a donné l’ordre que les voitures des ONG ou Missions soient fouillées seulement par la gendarmerie. Le rebelle ne lui donne pas raison, mais cela signifie que quelque chose commence à changer.

Après une dizaine de minutes, passées en silence en voiture, avec les vitres embuées, nous entendons quelqu’un crier à Joseph s’il y a le Père Aurelio! Un moment de terreur: c’était un gendarme qui avait été au séminaire. Heureusement qu’il voit le Père Stefano et le salue. Et finalement ils nous laissent passer!

Pourquoi tout cela?
Il est absurde que l’entrée de la capitale soit laissée dans les mains des rebelles, qui agissent comme des cow-boys. Il est absurde que les gens doivent continuer à supporter toutes ces atrocités et ces injustices. Il est absurde que l’Etat ne parvienne pas à faire son devoir, et permette qu’un fou tire avec son arme en plein jour dans un des lieux les plus fréquentés de la capitale. J’espère et je crois que le risque couru pourra servir à changer quelque chose …

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